Rapport 2025 de la Cour des comptes : comprendre, décrypter, se positionner
Bienvenue dans cette formation dédiée à l’analyse stratégique du rapport 2025 de la Cour des comptes sur l’application des lois de financement de la sécurité sociale, et plus particulièrement à ses implications pour la pharmacie d’officine.
Cette séquence s’adresse aux pharmaciens titulaires et cadres officinaux qui souhaitent dépasser la simple lecture institutionnelle pour en faire un outil de compréhension, d’anticipation et de décision. L’objectif n’est pas de commenter un texte technocratique de plus, mais bien de mettre en perspective un document structurant, souvent discret dans sa diffusion, mais potentiellement déterminant pour l’avenir du métier.
À première vue, ce type de rapport peut sembler éloigné du quotidien officinal : langage administratif, recommandations générales, temporalité longue. Pourtant, lorsqu’on le lit avec une grille professionnelle et entrepreneuriale, il devient une véritable feuille de route implicite. Il révèle les attentes des pouvoirs publics, les incohérences actuelles du modèle officinal, et surtout les axes de transformation envisagés pour les années à venir.
Ce rapport agit comme un miroir de notre réalité :
- une rémunération encore trop dépendante du volume, parfois illisible et insuffisamment alignée avec les missions cliniques,
- un capital officinal de plus en plus financiarisé, soulevant des enjeux d’indépendance et de pérennité,
- des missions en plein essor, mais encore mal valorisées économiquement,
- un statut du pharmacien adjoint fragile et peu lisible,
- des dispositifs d’aides parfois mal ciblés, sans effet structurant à long terme.
Mais au-delà du constat, la Cour des comptes formule sept recommandations majeures. Ces recommandations ne sont pas neutres : elles interrogent directement notre modèle économique, notre organisation professionnelle, notre rôle dans le parcours de soins et notre reconnaissance comme acteurs de premier recours.
Cette formation vous propose donc une approche méthodique et opérationnelle :
- décrypter chacune des recommandations,
- les relier à votre réalité de terrain de titulaire,
- en mesurer les impacts possibles à court, moyen et long terme,
- identifier ce qu’elles bousculent, ce qu’elles menacent parfois, mais aussi les opportunités stratégiques qu’elles ouvrent.
En filigrane, une question structurante guidera l’ensemble du module :
quelle place souhaitons-nous occuper, collectivement et individuellement, dans le système de santé de demain ?
L’enjeu de cette formation n’est pas seulement de comprendre un rapport, mais de reprendre la main sur notre avenir professionnel, en passant d’une posture subie à une posture d’anticipation et de pilotage.
Entrons maintenant dans l’analyse.
PARTIE 1 – Repenser les aides : viser les officines fragiles, pas seulement les territoires
On commence ce tour d’horizon avec une proposition qui peut sembler anodine mais qui, en réalité, est hautement stratégique : revoir la manière dont on identifie les officines à soutenir. Aujourd’hui, la majorité des aides — qu’elles soient économiques ou structurelles — sont concentrées sur ce qu’on appelle les territoires fragiles. C’est-à-dire des zones définies selon des critères géographiques et démographiques : zones rurales, quartiers prioritaires, zones sous-dotées.
Mais la Cour des comptes tire ici une alerte lucide : cette approche géographique ne suffit plus. Elle masque une réalité plus complexe. Il existe des officines en souffrance en dehors de ces zones, parfois même en zone urbaine, ou dans des périphéries oubliées. Des pharmacies qui, malgré une apparente normalité géographique, sont vitales pour la population locale, parce qu’elles sont les seules à rester ouvertes, à faire de la garde, à avoir un lien fort avec des populations précaires, âgées, isolées.
💬 En clair, ce que nous dit la Cour, c’est qu’il faut arrêter de raisonner en zones et commencer à raisonner en fonctions. Quelle est l’utilité sociale réelle de cette officine ? Quel est son degré d’isolement économique ? Joue-t-elle un rôle de recours pour des patients en rupture de parcours ?
👉 Ce que cela implique ? Une nouvelle cartographie des aides, plus fine, plus ancrée dans les réalités de terrain. Et pour nous, titulaires, c’est une opportunité de faire valoir notre utilité bien au-delà des seuls critères INSEE. Si ce critère de « fragilité fonctionnelle » devient une base de décision, alors chaque officine de proximité peut devenir visible et légitime à bénéficier d’un accompagnement renforcé.
PARTIE 2 – Rupture avec la boîte : place à la rémunération par acte
Là, on entre dans le dur. Le vrai gros morceau du rapport : la rémunération.
Depuis des décennies, notre revenu repose sur un modèle simple mais désormais dépassé : plus je délivre de boîtes, plus je gagne d’argent. Ce système a eu son utilité, il a soutenu la croissance du réseau officinal pendant des années. Mais aujourd’hui, il est devenu une caricature. Pourquoi ? Parce que notre rôle a radicalement changé.
💉 On vaccine.
📋 On fait des bilans partagés de médication.
🩺 On suit des patients chroniques, on coordonne avec les médecins, on engage des entretiens pharmaceutiques.
💬 Et surtout : on passe du temps, du vrai temps, avec nos patients.
Le système de la « boîte rémunératrice » ne reconnaît rien de tout ça.
👉 C’est pourquoi la Cour des comptes appelle à une rupture franche. Fonder notre rémunération non plus sur le volume délivré, mais sur l’acte de dispensation, et plus largement sur les missions que nous accomplissons. Ça, c’est une révolution.
Et attention, ce n’est pas une simple bascule comptable. C’est un changement de paradigme. Cela revient à dire que notre valeur n’est plus marchande, mais clinique. Que le conseil donné à un patient diabétique a autant de poids économique qu’une boîte de Metformine. Que la réalisation d’un TROD, d’un test grippe-Covid ou d’un suivi AVK devient enfin un acte professionnel reconnu et payé à sa juste valeur.
Mais la Cour ne s’arrête pas là.
Elle veut aussi mettre fin aux zones d’ombre de notre modèle actuel : les remises commerciales, les marges sur dispositifs médicaux, les avantages industriels. Tout cela, aujourd’hui, est largement opaque, et génère de fortes inégalités entre officines — notamment entre indépendants et chaînes intégrées.
💡 L’idée ? Intégrer ces éléments dans une rémunération transparente, traçable, équitable, connue des autorités comme des confrères. Autrement dit, remettre toutes les cartes sur la table.
🎯 L’enjeu est double :
- Rééquilibrer la concurrence entre officines, petites ou grandes, rurales ou urbaines.
- Renforcer la légitimité de notre modèle face aux tutelles et à l’assurance maladie, dans le cadre d’un dialogue conventionnel plus structuré.
Oui, ce changement peut faire peur. Oui, il va secouer nos habitudes. Mais soyons honnêtes : est-ce que nous voulons continuer à être payés comme des marchands de boîtes, ou reconnus comme des acteurs de santé à part entière ?
C’est maintenant que la bascule peut s’opérer.
PARTIE 3 – Osys : une expérimentation sous surveillance
Parlons maintenant d’un programme que beaucoup d’entre vous connaissent bien, surtout si vous êtes installés dans les régions pilotes : Osys.
🩺 Osys, c’est cette expérimentation lancée en 2022, qui permet aux pharmaciens de prendre en charge certaines pathologies bénignes directement à l’officine. Des cystites simples, des angines, des poussées d’herpès… avec un cadre protocolaire sécurisé, souvent en lien avec le médecin traitant, ou même en autonomie selon les cas.
🎉 La bonne nouvelle ? Ce dispositif fonctionne plutôt bien. Il est plébiscité par les patients, qui y voient un accès facilité, rapide, sans rendez-vous. Il est valorisant pour le pharmacien, qui peut exercer pleinement ses compétences cliniques. Et il désengorge les cabinets médicaux pour des motifs mineurs.
Mais attention : la Cour des comptes est formelle. Pas de généralisation nationale en 2026 sans évaluation rigoureuse. Et c’est une exigence qu’on doit, à mon sens, accueillir avec sérieux et professionnalisme.
📊 Ce qu’elle demande :
- Une analyse de l’impact économique sur les officines : est-ce rentable ? équilibré ? soutenable ?
- Une évaluation sanitaire : les diagnostics sont-ils justes ? les patients mieux suivis ? les complications évitées ?
- Une mesure de la satisfaction des usagers : est-ce que les gens nous font confiance ? est-ce qu’ils reviennent ?
Pourquoi est-ce important ? Parce que cette évaluation peut devenir notre carte maîtresse. C’est **l’occasion de démontrer, preuves à l’appui, que la pharmacie de demain n’est pas seulement un lieu de délivrance, mais un point d’entrée dans le parcours de soin, légitime et fiable.
🎯 Osys, c’est bien plus qu’un test technique. C’est une vitrine de notre utilité clinique, un tremplin vers une nouvelle génération d’actes pharmaceutiques.
PARTIE 4 – Capital et statut du pharmacien adjoint : reprendre la main
Ici, on entre dans un sujet souvent sensible, voire tabou, dans notre profession : le capital de l’officine. Qui détient quoi ? Qui contrôle vraiment ? Et surtout : qui est responsable ?
📈 Depuis quelques années, on observe une montée continue de la financiarisation du secteur officinal. Holdings, SCI, investisseurs extérieurs… Ces montages permettent souvent de faciliter des transmissions, d’optimiser la fiscalité ou de sécuriser des investissements. Jusque-là, pourquoi pas.
Mais ce que pointe la Cour des comptes, c’est une dérive progressive : la dilution de la responsabilité professionnelle. Quand un pharmacien est très minoritaire au capital, quand un adjoint est « associé » mais jamais présent, ou quand un investisseur dicte la politique de l’officine, on s’éloigne de l’essence même de notre métier.
🎯 L’objectif de la Cour est clair : reprendre le contrôle.
Voici ce qu’elle propose :
- Revoir le statut du pharmacien adjoint
Aujourd’hui, le flou règne. Un adjoint peut parfois détenir du capital sans exercer, ou être « associé passif ». La Cour souhaite renforcer l’exigence de présence effective dans l’officine, et clarifier le lien entre capital et exercice.
👉 Pourquoi ? Parce qu’un associé pharmacien doit être impliqué professionnellement, pas juste financièrement. C’est une question de cohérence, de déontologie, mais aussi de lisibilité pour l’Ordre, les ARS, les patients.
- Soumettre les contrats d’installation à l’Ordre des pharmaciens
Jusqu’à présent, les contrats entre associés – titulaires, adjoints, futurs installés – sont souvent opaques et rarement contrôlés en amont. La Cour veut donner à l’Ordre un droit de regard juridique, pour vérifier la conformité avec l’indépendance professionnelle du pharmacien.
Cela permettrait de prévenir les abus, les pressions économiques, les « fausses associations » ou les stratégies d’optimisation fiscale qui minent la confiance dans notre modèle.
📌 Ce qu’il faut bien comprendre ici, c’est que la Cour ne veut pas « bloquer » les montages, ni restreindre l’investissement. Elle veut remettre de l’éthique, de la clarté et du sens professionnel dans les structures de détention.
Et ça, c’est une bonne chose pour nous, pharmaciens entrepreneurs. Parce que demain, si on veut peser dans les négociations, défendre notre indépendance, et maintenir la confiance du public, il faut que notre modèle capitalistique soit cohérent avec nos valeurs de soignants.
C’est ça, reprendre la main. C’est être libre sans être seul, être responsable sans être dépendant, être entrepreneur sans devenir un gestionnaire anonyme.
PARTIE 5 – Baisse des prescriptions : vers un nouveau modèle économique
Voilà un constat qui fait l’unanimité… même si on ne l’a pas toujours vraiment intégré dans notre modèle : le volume de prescriptions diminue. Et ce n’est pas une mode passagère ou un effet Covid. Non. C’est une tendance lourde, structurelle, durable.
Pourquoi ? Parce que la médecine évolue. Parce que la prévention prend le pas sur le curatif. Parce que les ALD sont mieux stabilisées, que les durées de traitement se raccourcissent, que le numérique optimise le suivi. Sans oublier le vieillissement des prescripteurs et les déserts médicaux, qui allongent les délais d’accès et réduisent les consultations.
⚠️ Résultat ? Moins d’ordonnances = moins de boîtes = moins de chiffre d’affaires.
Et ça, c’est un vrai séisme pour notre modèle économique, encore trop dépendant du volume délivré. Si on ne change rien, on court à l’essoufflement.
👉 C’est exactement ce que souligne la Cour des comptes. Elle alerte sur l’urgence d’adapter notre modèle de revenu. Et pas dans cinq ans : maintenant.
Ce qu’elle propose, c’est d’accompagner la transition vers une officine de services. Une officine où l’acte est rémunéré, où la mission est reconnue, où le service rendu a une vraie valeur économique.
💬 Imaginez une rémunération qui valorise :
- La vaccination contre la grippe ou le papillomavirus,
- La prise en charge d’un patient hypertendu avec un entretien régulier,
- La délivrance encadrée d’un test de dépistage VIH ou angine,
- L’éducation thérapeutique autour d’un traitement anticancéreux,
- Ou encore la coordination avec l’infirmier libéral ou le médecin généraliste local.
🎯 L’objectif ? Créer un modèle hybride, combinant dispensation classique et actes de santé publique, avec une rémunération mixte et lisible.
Mais pour que ça marche, il faut un dialogue stratégique fort avec l’assurance maladie, les syndicats, les URPS. Il faut une nouvelle convention, alignée sur la réalité de notre métier. Pas un simple ajustement, mais un vrai changement de cap.
Ce nouveau modèle ne doit pas seulement compenser une perte. Il doit donner du sens à notre quotidien. Nous permettre de nous projeter, d’innover, de recruter… et surtout, de rester des professionnels de santé à la fois engagés, visibles et viables.
PARTIE 6 – Une rémunération lisible pour plus d’équité
Et justement, pour que ce nouveau modèle fonctionne, il faut aussi faire le ménage dans notre système de rémunération actuel.
Parce que soyons honnêtes : même entre nous, entre titulaires, qui comprend exactement comment se compose notre revenu global ? Entre la marge réglementée, les remises commerciales, les rétrocessions, les avantages industriels… on est parfois dans une sorte de zone grise. Et les autorités, elles, n’y comprennent plus rien.
La Cour des comptes tape du poing sur la table : il est temps de clarifier tout ça.
👉 Ce qu’elle propose, c’est de regrouper l’ensemble des éléments économiques dans une rémunération unique, transparente et lisible.
- Une base claire pour la rémunération des actes.
- Une intégration des remises et marges dans un socle officiellement reconnu.
- Une équité renforcée entre les pharmacies de centre-ville, de campagne, de groupe ou indépendantes.
💥 Conséquences directes :
- Fin des distorsions entre structures : plus de sur-rentabilité cachée pour les grosses officines qui négocient dur, plus de désavantage pour les petits indépendants.
- Facilitation du dialogue conventionnel : quand tout est clair, on peut mieux négocier. Et surtout, on négocie à partir de données partagées.
Mais ce n’est pas seulement une mesure de justice économique. C’est aussi une reconnaissance politique. Un signal que notre métier a besoin d’un cadre stable, professionnel, assumé.
Et pour nous, titulaires, c’est l’opportunité de reprendre la main sur nos chiffres. De mieux comprendre, mieux piloter, mieux expliquer… à nos équipes, à nos partenaires, à nos confrères.
📌 Car une rémunération claire, c’est une officine plus forte. Et une officine plus forte, c’est un pharmacien plus libre.
PARTIE 7 – L’Ordre comme acteur économique
Et pour conclure cette revue des 7 recommandations de la Cour des comptes, voici un point à la fois surprenant et essentiel : le rôle de l’Ordre des pharmaciens.
Traditionnellement, l’Ordre est vu comme un gardien de l’éthique, un organisme de régulation déontologique, de contrôle des bonnes pratiques, de suivi de la formation continue. Et c’est une mission indispensable.
Mais ici, la Cour propose d’aller plus loin : faire de l’Ordre un véritable acteur de régulation économique.
👉 Cela passerait par :
- Un contrôle juridique renforcé sur les contrats d’installation,
- Une capacité à prévenir les dérives capitalistiques,
- Un rôle de veille stratégique sur l’équilibre du maillage officinal.
🎯 En d’autres termes, la Cour veut redonner à l’Ordre un pouvoir de surveillance sur les dynamiques économiques du réseau, notamment face à la montée des logiques d’optimisation financière, de concentration, voire de financiarisation pure.
Et c’est une évolution importante.
Car qui mieux que l’Ordre connaît la réalité du terrain, les tensions locales, les pratiques douteuses, les besoins de cohérence ?
Un Ordre plus puissant, plus responsable… et surtout plus engagé aux côtés des pharmaciens, pour défendre un modèle à la fois professionnel, éthique et économiquement soutenable.
Conclusion
Rapport de la Cour des comptes : de la lecture à l’action
Le rapport que nous venons d’analyser ne se limite pas à une accumulation de recommandations techniques ou budgétaires. Il dessine, en filigrane, une vision structurée de la pharmacie d’officine de demain : une profession davantage reconnue dans le système de santé, mieux rémunérée pour sa valeur clinique, plus lisible dans son organisation, plus stable économiquement et plus utile socialement sur les territoires.
Cependant, ce cadre prospectif ne produira aucun effet tangible sans l’engagement des professionnels eux-mêmes. Les orientations proposées ne se traduiront pas mécaniquement dans la réalité officinale. Elles supposent une appropriation collective, mais aussi des choix individuels clairs de la part des titulaires.
Être pharmacien titulaire aujourd’hui ne se résume plus à piloter une structure de dispensation. Cela implique :
- d’anticiper les évolutions réglementaires et conventionnelles,
- de comprendre les logiques économiques et politiques à l’œuvre,
- de prendre part aux débats professionnels,
- de contribuer, à son niveau, à la transformation du modèle officinal.
Le titulaire devient ainsi un acteur de politique de santé, un entrepreneur de territoire, et un ambassadeur d’un métier en mutation, à la croisée des enjeux sanitaires, économiques et sociaux. Cette posture nécessite de sortir d’une logique attentiste pour entrer dans une démarche proactive : s’informer, se former, dialoguer, construire des alliances et peser dans les instances de représentation.
L’objectif de cette formation était précisément de vous donner des clés de lecture, mais aussi des leviers d’action. Comprendre ce rapport, c’est se donner les moyens de ne pas subir les réformes à venir, mais d’y prendre part de manière éclairée et stratégique.
La pharmacie change. La question n’est plus de savoir si cette transformation aura lieu, mais comment et avec qui elle se fera. Et sur ce point, la responsabilité des titulaires est centrale.