Formation / Pharmacies sous pression L’appel choc de la Cour des comptes

Comprendre le rapport de la Cour des comptes pour anticiper l’avenir de l’officine

Bienvenue dans cette formation consacrée à l’économie officinale et à ses profondes transformations.
Si vous êtes ici, ce n’est pas pour vous éloigner de la réalité du terrain, mais au contraire pour prendre de la hauteur afin de mieux la comprendre, l’analyser et l’anticiper.

Le point de départ de cette séquence est un événement institutionnel majeur, parfois passé inaperçu dans le quotidien officinal, mais dont les implications sont considérables :
la publication, le 26 mai dernier, du rapport de la Cour des comptes intitulé
« L’officine pharmaceutique : assurer une présence de proximité et renforcer sa contribution à la politique de santé ».

Derrière ce titre très institutionnel se cache un travail d’analyse approfondi et exigeant, qui met en lumière plusieurs réalités que les pharmaciens vivent déjà au quotidien :

  • une rentabilité de plus en plus hétérogène selon les territoires et les typologies d’officines,
  • des fractures territoriales croissantes dans l’accès au médicament et aux services pharmaceutiques,
  • un déploiement inégal des nouvelles missions, pourtant présentées comme des relais de croissance et de reconnaissance professionnelle,
  • et, en filigrane, la montée progressive mais réelle de la financiarisation du réseau officinal.

L’objectif de la Cour des comptes n’est pas seulement de dresser un constat.
Elle va plus loin en formulant des recommandations structurantes :
refonte des critères d’installation, évolution du cadre économique, meilleure valorisation des actes pharmaceutiques, redéfinition du rôle de l’officine dans la politique de santé publique.

Ces propositions peuvent susciter des inquiétudes, des résistances, voire des oppositions légitimes.
Mais elles constituent aussi, potentiellement, une opportunité stratégique pour la profession, à condition d’en comprendre les enjeux réels et d’en reprendre la maîtrise.

C’est précisément l’ambition de cette formation :

  • décrypter ce rapport au-delà des titres et des résumés,
  • en extraire les messages clés pour l’économie officinale,
  • et surtout réfléchir collectivement à ce que ces orientations impliquent concrètement pour les pharmaciens de terrain, dans leur exercice quotidien, leurs choix stratégiques et leur positionnement futur.

L’enjeu n’est pas de subir une réforme de plus, mais de redevenir acteurs éclairés des transformations à venir.

Le paradoxe économique des officines

Commençons par le début. Et ce début, c’est une apparente bonne nouvelle :
Le chiffre d’affaires global des pharmacies françaises progresse. En 2023, on atteint 45 milliards d’euros. En moyenne, une officine réalise 2,2 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel. Et sur certaines zones urbaines, c’est bien plus : plus d’1 million de CA pour la moitié des pharmacies.

Mais – et c’est là que le bât blesse – la rentabilité, elle, ne suit pas.
Le taux d’EBE, c’est-à-dire l’Excédent Brut d’Exploitation, est passé sous la barre des 8 %. Et ce n’est pas un simple accident de parcours : c’est une tendance lourde. Pire encore, 10 % des officines ont un résultat net négatif. Oui, en perte.
Autrement dit, on vend plus, mais on gagne moins. C’est tout le paradoxe du modèle actuel.

Pourquoi ce décalage ?
Parce que notre système économique reste massivement dépendant du volume de médicaments remboursés.
Aujourd’hui encore, près de 75 % des revenus des pharmacies proviennent de la vente de médicaments remboursés. Or, ce segment est de plus en plus contraint :

  • baisses régulières de prix,
  • pression sur les marges,
  • gestion des ruptures,
  • évolutions de la ROSP,
  • et complexité administrative croissante.

Ce modèle, hérité d’une époque où le médicament était le seul levier de santé publique, n’est plus en phase avec les réalités d’aujourd’hui : hausse des charges, investissements technologiques, responsabilités accrues, attentes nouvelles des patients.

Et ce n’est pas un hasard si la Cour des comptes pointe ce décalage. Pour elle, la faiblesse structurelle du modèle économique des officines est un frein à leur transformation, un risque pour leur pérennité… et à terme, pour la santé des territoires.

Alors oui, le chiffre d’affaires peut faire illusion. Mais ce qui compte vraiment, c’est la capacité de l’officine à dégager des marges durables, à investir, à innover, et à bien rémunérer ses équipes.

Et pour ça, il va falloir revoir les fondations.

Un maillage en péril

📉 Parlons maintenant de ce qui fait la force… mais aussi la fragilité de notre réseau : son maillage territorial.

En 2024, 211 pharmacies ont fermé leurs portes. Ce chiffre, en soi, est déjà alarmant. Mais ce qui l’est encore plus, c’est la vitesse à laquelle cette dynamique s’accélère.
📉 En dix ans, la France est passée du 3ᵉ au 15ᵉ rang européen en matière de densité officinale. On est donc en train de perdre, lentement mais sûrement, l’un de nos atouts historiques : une présence officinale de proximité sur tout le territoire.

Et bien sûr, c’est dans les zones rurales que l’impact est le plus dur.
Là où l’officine est souvent le dernier service de santé en place, on assiste à une véritable hémorragie. Les temps d’accès s’allongent. Les patients doivent faire 15, 20, parfois 30 kilomètres pour trouver une pharmacie ouverte.
Et du côté des pharmaciens ? C’est la pénurie. Les titulaires partent à la retraite, et personne ne veut reprendre. Qui, aujourd’hui, est prêt à s’installer seul, dans une zone isolée, avec un chiffre d’affaires en baisse et des charges fixes incompressibles ?

🛑 À l’autre bout du spectre, les grandes zones urbaines résistent, voire prospèrent.
La moitié des pharmacies en ville réalisent plus d’1 million d’euros de chiffre d’affaires.
Certaines ont su diversifier leurs missions, digitaliser leurs services, mutualiser leurs ressources… Mais cette dynamique urbaine, si elle crée de la performance, aggrave la fracture territoriale.

Et c’est là le point central du diagnostic posé par la Cour des comptes :
👉 Ce n’est pas juste un problème de présence géographique. C’est un problème d’équité d’accès aux soins.

Quand l’accès au médicament dépend de la densité de population, on perd de vue notre mission de service public.
Et quand les inégalités territoriales s’aggravent, ce sont les patients les plus fragiles, les plus âgés, les plus isolés qui trinquent.

Alors la question devient politique. Faut-il réguler l’installation ? Faut-il aider à la reprise en zone fragile ? Faut-il repenser les critères démographiques du maillage officinal ?
La Cour des comptes pose ces questions. À nous, pharmaciens, d’y répondre avec lucidité, mais aussi avec ambition.

Les missions élargies : un potentiel sous-exploité

On enchaîne avec un autre grand chantier du rapport : les missions élargies du pharmacien.

💉 Vaccination, TROD angine, dépistage du cancer colorectal, bilans de médication, entretiens pharmaceutiques, téléconsultations… On ne va pas se mentir : sur le papier, c’est un arsenal impressionnant.
Mais dans les faits ? C’est encore un potentiel largement sous-exploité.

Prenons un exemple : la vaccination antigrippale.
En 2023-2024, les pharmaciens ont réalisé 59 % des vaccinations contre la grippe. C’est bien. C’est même remarquable. Cela montre que nous savons faire, que les patients nous font confiance, et que le modèle peut fonctionner.

Mais derrière ce succès, le tableau est beaucoup plus contrasté.
👉 Les bilans de médication ? Faiblement déployés.
👉 Les entretiens pharmaceutiques ? Encore trop souvent réservés à quelques structures motivées.
👉 Les téléconsultations ? Quasiment anecdotiques dans la majorité des officines.

Pourquoi ce retard ?
Parce que ces missions sont :

  • mal valorisées financièrement,
  • mal comprises dans leur intérêt thérapeutique,
  • et surtout, très complexes à intégrer au quotidien, sans soutien logistique ni formation renforcée.

Et pendant ce temps-là, la relève se fait attendre.
En 2024, 198 places sont restées vacantes dans les facultés de pharmacie. Et aujourd’hui, seulement 9 % des pharmaciens ont moins de 35 ans.
Comment attirer une nouvelle génération si on ne donne pas une image dynamique, innovante, utile de notre métier ?

La vérité, c’est que la pharmacie clinique a du mal à exister dans un modèle encore trop centré sur la dispensation.
Et pourtant, les attentes sont là. Côté patients, côté autorités de santé, côté société.
Ce qu’il manque, c’est un vrai cadre, une vraie reconnaissance, et une vraie simplification des modalités.

La Cour le dit clairement : les missions ne doivent plus être l’exception, mais la norme.

La financiarisation : menace ou opportunité ?

💼 Parlons maintenant d’un phénomène discret, mais de plus en plus structurant : la financiarisation de l’officine.

Ce mot peut sembler abstrait… mais il décrit une réalité bien concrète.
Depuis plusieurs années, les officines attirent des investisseurs extérieurs, des sociétés de capitaux, parfois même des fonds spécialisés, qui voient dans la pharmacie non plus une vocation, mais un produit d’investissement rentable et sécurisé.

Et cette transformation du paysage se fait souvent dans une grande opacité.
Des montages juridiques complexes – holdings, SEL multiples, pactes d’associés verrouillés – permettent à des non-pharmaciens d’influer indirectement sur la gestion de l’officine, tout en restant dans les marges de la légalité.

🎯 Le rapport de la Cour des comptes ne dénonce pas ce mouvement, mais il le met en lumière.
Elle observe une montée en puissance de structures financières qui acquièrent des officines, souvent à fort potentiel, et qui les rationalisent comme n’importe quel actif économique :

  • compression des charges,
  • optimisation du personnel,
  • standardisation de la gestion,
  • et parfois même pilotage à distance.

📉 Cette tendance a des conséquences directes sur l’accès à la titularisation.
Aujourd’hui, pour une officine de plus de 1,2 million d’euros de chiffre d’affaires, le niveau d’endettement nécessaire pour s’installer dépasse les 80 %.
Autrement dit, pour un jeune pharmacien, l’accès à la propriété devient quasiment impossible sans adossement à un partenaire financier.
Et ces partenaires – ce n’est pas un secret – exigent rentabilité, retour sur investissement, et parfois un pouvoir de décision qui dépasse celui du titulaire.

⚖️ Face à cela, la Cour des comptes lance un signal d’alerte : elle demande plus de transparence sur les conditions de financement des SEL.
Qui finance quoi ? Qui détient réellement le pouvoir ? Qui encaisse les dividendes ?
Parce que ce qui est en jeu ici, ce n’est pas seulement un modèle économique.
👉 C’est l’indépendance professionnelle du pharmacien.
👉 C’est la liberté de refuser une délivrance inappropriée, de prendre le temps d’un conseil, de privilégier la santé plutôt que la marge.

Le risque, si l’on n’y prend pas garde, c’est une officine qui ressemble de plus en plus à un commerce banalisé, déconnecté de sa mission de santé publique.
Une officine où la performance économique passe avant la qualité de la dispensation.

Mais attention : la financiarisation n’est pas un mal en soi.
✔️ Elle peut permettre des regroupements, des mutualisations, des investissements technologiques impossibles autrement.
✔️ Elle peut sécuriser une transmission, moderniser un réseau vieillissant, ou relancer une officine en déclin.

Tout dépend du cadre dans lequel elle s’inscrit.
Et aujourd’hui, ce cadre est trop flou, trop perméable, trop fragile.

Alors, menace ou opportunité ?
La réponse tient en un mot : gouvernance.
Si l’on veut que le pharmacien reste un acteur de santé, libre, responsable, respecté, il faut que ce soit lui – et lui seul – qui tienne la barre.

Les propositions de la Cour des comptes

🔄 Réformer les critères d’installation : penser territoire plutôt que démographie.
La Cour des comptes pointe du doigt une incohérence majeure : les critères actuels d’installation reposent uniquement sur la densité de population.
Or, ce raisonnement ne tient plus dans un contexte de désertification médicale, de mobilité réduite, et de vieillissement de la population.
Elle propose donc d’introduire de nouveaux indicateurs, comme :

  • la fragilité médicale du territoire (nombre de médecins, présence de maisons de santé),
  • l’accessibilité géographique (temps de trajet moyen pour accéder à une pharmacie),
  • et l’âge des titulaires, pour anticiper les fermetures liées aux départs en retraite.

🎯 L’objectif ? Cibler les zones à risque avant qu’il ne soit trop tard.
Et proposer des aides concrètes à l’installation, à la reprise ou au maintien d’une activité officinale dans ces territoires fragiles.

📍 Expérimenter un pilote régional : créer un observatoire officinal.
La Cour suggère également de lancer une expérimentation territoriale, avec un « observatoire officinal » régional.
Ce dispositif permettrait :

  • de croiser les données de santé publique et les données économiques officinales,
  • d’identifier les zones critiques,
  • et de piloter plus finement la répartition des officines, les besoins de services ou les politiques d’aide à la reprise.

C’est un peu l’équivalent d’un « ARS officinale », mais piloté avec une logique métier.
Un outil d’anticipation, de veille et d’adaptation, pour passer d’une logique de régulation passive à une logique de gestion proactive du maillage.

⚖️ Valoriser les missions cliniques et revoir les modèles de rémunération.
Autre proposition phare : sortir du tout-à-la-marge.
Aujourd’hui, 75 % du revenu des pharmaciens provient encore de la marge sur les médicaments remboursables.
Ce modèle atteint ses limites, surtout quand le volume baisse, les génériques stagnent et les remises sont plafonnées.

La Cour préconise donc :

  • d’amplifier la rémunération à l’acte,
  • de valoriser réellement les missions cliniques, comme les bilans, les entretiens ou les dépistages,
  • et de simplifier le cadre administratif de ces missions, pour qu’elles soient réalisables au quotidien, dans une officine standard.

💡 Ce n’est pas un luxe, c’est une condition de survie. Car sans diversification des sources de revenu, sans reconnaissance du temps passé et de la valeur ajoutée du conseil, le modèle s’épuise.

🔎 Créer un indicateur d’accès aux soins officinaux.
Dernier point clé : la Cour appelle à la création d’un indicateur synthétique d’accès aux soins officinaux.
Un peu comme il existe des ratios pour les médecins généralistes ou les maternités.
Cet indicateur pourrait intégrer :

  • la distance moyenne à une pharmacie,
  • le niveau d’activité officinale par habitant,
  • la présence ou non de missions de santé élargies,
  • la fragilité du tissu officinal local.

🎯 L’idée ? Mettre la pharmacie sur la carte de la santé publique, avec des données lisibles, objectivées, comparables.
Et surtout, permettre aux pouvoirs publics – et à nous, professionnels – de prendre des décisions éclairées, territorialisées, stratégiques.

Conclusion

De la lecture critique à la responsabilité collective

Cette conclusion marque un point essentiel de cette formation :
le rapport de la Cour des comptes ne doit pas être lu comme une critique distante, mais comme un cadre stratégique de référence pour l’avenir de la pharmacie d’officine.

La Cour ne se limite pas à dresser un inventaire des fragilités du modèle actuel.
Elle propose une trajectoire possible, fondée sur trois piliers structurants de notre métier :

  • la proximité avec les patients et les territoires,
  • la confiance, socle de la relation de soin,
  • et l’utilité sociale de l’officine dans un système de santé sous tension.

Pour autant, cette feuille de route ne produira aucun effet si elle reste cantonnée aux rapports institutionnels.
Elle appelle une appropriation active par les pharmaciens eux-mêmes.

Cette formation vise précisément à favoriser ce changement de posture :
passer d’une logique de réaction à une logique d’anticipation ;
sortir d’une vision strictement économique pour construire un modèle plus résilient, plus lisible et plus cohérent avec nos responsabilités de professionnels de santé.

Les défis sont considérables :

  • préserver notre indépendance tout en intégrant de nouveaux partenaires et modes de financement,
  • développer les missions cliniques sans fragiliser l’équilibre économique,
  • rester accessibles et utiles aux patients dans un environnement de plus en plus contraint.

Mais une chose est claire : l’inaction n’est plus une option.
Si les pharmaciens ne prennent pas part aux réflexions, aux expérimentations et aux choix structurants, d’autres le feront à leur place — sans nécessairement partager nos valeurs ni notre vision du soin.

Cette formation se veut donc un point de départ :
un outil pour nourrir la réflexion stratégique, alimenter les échanges professionnels et renforcer la capacité des pharmaciens à rester acteurs, décideurs et garants du sens de leur métier.

Laisser un commentaire

Retour en haut

En savoir plus sur LePharmapreneur

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture