Formation / Pourquoi votre chiffre d’affaires ne veut plus rien dire

Maîtriser la trésorerie officinale : piloter, anticiper, sécuriser

Bonjour à toutes et à tous,
Je suis Arnaud, pharmacien d’officine, et je vous souhaite la bienvenue dans cette formation issue du podcast LePharmapreneur, dédiée aux pharmaciens titulaires – ou futurs titulaires – qui souhaitent entreprendre, innover et piloter leur officine avec lucidité et méthode.

Aujourd’hui, nous abordons un sujet volontairement mis au premier plan, car il conditionne directement la pérennité de l’officine : la trésorerie.

Un sujet parfois inconfortable, souvent insuffisamment traité durant les études, et pourtant absolument central dès lors que l’on prend la responsabilité d’une entreprise officinale.
Car oui, une réalité s’impose aujourd’hui à de nombreux titulaires :
malgré des chiffres d’affaires en hausse quasi continue, de plus en plus de pharmacies connaissent des tensions financières, parfois sévères.

Cette situation n’est ni anecdotique, ni conjoncturelle. Elle repose sur des déséquilibres structurels que tout pharmacien dirigeant doit être capable d’identifier et de comprendre :

  • une érosion progressive de la marge, souvent invisible à court terme mais lourde de conséquences,
  • une augmentation soutenue des charges (masse salariale, loyers, énergie, outils numériques, conformité réglementaire),
  • et des honoraires officinaux qui peinent désormais à jouer leur rôle d’amortisseur face à l’inflation des coûts et à la transformation du modèle économique.

Dans ce contexte, gérer une pharmacie ne peut plus se limiter à assurer un flux de patients ou à développer le chiffre d’affaires.
Il devient indispensable de piloter finement la trésorerie, d’anticiper les décalages de flux, de comprendre les indicateurs financiers clés et de disposer de leviers d’action concrets pour sécuriser l’activité.

Cette formation a donc un objectif clair et opérationnel. Elle vous permettra :

  • de comprendre pourquoi le chiffre d’affaires n’est plus un indicateur suffisant pour juger de la santé réelle d’une officine,
  • d’identifier les indicateurs financiers essentiels à suivre pour disposer d’une vision fiable et objective de votre situation,
  • et surtout, d’explorer des leviers pragmatiques et activables rapidement pour mieux maîtriser vos coûts, diversifier vos sources de revenus et renforcer durablement votre trésorerie.

Que vous soyez titulaire installé depuis plusieurs années ou en réflexion sur un projet d’acquisition, cette formation est conçue pour vous apporter des repères clairs, des outils concrets et une approche stratégique, afin de prendre vos décisions sur la base de données solides plutôt que sur des intuitions.

Entrons maintenant dans le cœur du sujet.

1. CHIFFRE D’AFFAIRES VS RENTABILITÉ : LA FIN D’UN REPÈRE ?

Le chiffre d’affaires moyen des pharmacies en 2024 atteint 2,51 millions d’euros hors taxes. Ce chiffre est impressionnant, et à première vue, on pourrait penser que tout va bien, que les officines sont sur une bonne dynamique. Pourtant, ce serait un piège de se contenter de ce seul indicateur.

Pourquoi ? Parce que le chiffre d’affaires ne reflète plus vraiment la santé économique réelle d’une pharmacie. En effet, malgré cette augmentation constante, la marge, elle, s’érode d’année en année. Ce paradoxe s’explique par la montée en puissance des médicaments dits « chers ». Ces médicaments représentent désormais une part importante du chiffre d’affaires, mais leur rentabilité est souvent moindre. Ils augmentent le chiffre d’affaires global sans forcément générer plus de bénéfices nets pour l’officine.

Alors, si le chiffre d’affaires n’est plus le meilleur repère pour mesurer la performance, quel indicateur privilégier ?
C’est là qu’intervient l’EBE, ou Excédent Brut d’Exploitation. Bastien Legrand, expert-comptable et président du groupement CGP, l’explique très bien :

« L’EBE permet de mesurer ce qui reste une fois toutes les charges payées. C’est ce qui sert à rémunérer le titulaire, rembourser les emprunts, et surtout, à maintenir une trésorerie saine. »

Et voici le signal d’alarme : en 2024, l’EBE moyen des officines a chuté d’environ 10 000 euros. En clair, on travaille plus, on vend plus, mais on gagne moins. Cela montre que le simple fait d’augmenter le chiffre d’affaires n’est plus suffisant pour garantir une bonne rentabilité.

Il est donc indispensable pour tout titulaire de suivre cet indicateur au quotidien, de comprendre ce qui pèse sur son EBE, et d’adapter sa gestion en conséquence.

2. LES CHARGES QUI MORDENT LA RENTABILITÉ

Parlons maintenant de ce qui grignote cette rentabilité, c’est-à-dire les charges. Elles explosent littéralement, et deviennent un vrai défi à gérer.

Commençons par les charges externes : en moyenne, elles ont augmenté de 6 % en un an, soit un surplus de 7 000 euros par officine. Parmi les principaux responsables, on retrouve :

  • Les loyers, qui restent très lourds avec une moyenne autour de 33 300 euros par an, représentant plus d’un quart des frais généraux. Ce poste est difficile à négocier, surtout dans les zones urbaines où la demande est forte.
  • Le leasing pour l’achat de robots, matériel informatique, et autres technologies numériques. Ces investissements ont souvent été réalisés durant les années florissantes précédentes, mais ils pèsent aujourd’hui dans les comptes, alors que la trésorerie est moins confortable.
  • L’inflation énergétique, bien qu’en légère baisse par rapport à l’an dernier, continue d’impacter les factures de gaz, électricité et chauffage.

Mais c’est surtout du côté des charges de personnel que la pression devient très forte. Elles ont augmenté de 14 000 euros en moyenne en un an. Et sur trois ans, la hausse atteint 57 000 euros ! Pour te donner une idée concrète, cela représente l’équivalent d’un mi-temps d’adjoint qui serait totalement absorbé par l’inflation et les tensions du marché du travail.

Bertrand Cadillon, expert du secteur chez Fiducial, résume parfaitement :
« Les frais de personnel sont l’enjeu majeur des mois et années à venir. Il faut absolument repenser l’organisation et la planification des ressources humaines, pour optimiser leur utilisation et maîtriser les coûts. »

Cela signifie notamment revoir la gestion des plannings, optimiser les compétences en fonction des missions, et peut-être s’appuyer davantage sur les nouvelles missions que peut offrir l’officine pour valoriser ce coût humain.

Bref, pour maintenir une rentabilité viable, il ne suffit plus d’augmenter les ventes, il faut aussi absolument maîtriser ses charges, et en particulier, les charges de personnel et les frais fixes.

3. DES HONORAIRES QUI N’AMORTISSENT PLUS

Parlons maintenant des honoraires, ces fameux compléments censés compenser la baisse des prix des médicaments. Jusqu’en 2023, on constatait encore une légère progression, ce qui aidait un peu les officines à maintenir leur équilibre économique. Mais en 2024, la tendance s’inverse nettement.

On observe une baisse de -1,85 % sur les honoraires de dispensation. C’est un signal fort qui traduit une pression supplémentaire sur les revenus des pharmacies.

Cette baisse s’explique notamment par plusieurs facteurs structurels :

  • La diminution du nombre de consultations chez les médecins, qui réduit d’autant les ordonnances.
  • La réduction du nombre de boîtes délivrées par ordonnance, conséquence des politiques de maîtrise des dépenses de santé, et aussi du développement des médicaments génériques moins chers.

Conséquence directe : l’économie officinale souffre, en particulier dans les petites structures.
Pour les pharmacies réalisant moins d’un million d’euros de chiffre d’affaires, la baisse des honoraires est encore plus marquée, à hauteur de -4,11 %. C’est un vrai coup dur qui fragilise leur capacité à absorber les coûts fixes et à investir dans leur développement.

Même avec la revalorisation annoncée par l’avenant 1 pour 2025 – soit une augmentation de 0,10 € par ordonnance – cela ne suffira clairement pas à compenser cette tendance.

Pierre-Olivier Variot, président de l’USPO, le dit sans détour :
« Une hausse de 3 145 € par an et par pharmacie, c’est une goutte d’eau face à l’augmentation des charges. »

Autrement dit, la dynamique des honoraires ne joue plus son rôle d’amortisseur, ce qui oblige les titulaires à repenser leur modèle économique et à chercher d’autres leviers pour préserver la santé financière de leur officine.

4. COMMENT SURVEILLER SA TRÉSORERIE ?

Face à cette réalité économique, il devient vital de suivre sa trésorerie de près, et régulièrement.

Fini le temps où l’on pouvait attendre tranquillement le bilan annuel pour savoir si l’officine va bien ou non. Aujourd’hui, le rythme des charges et des revenus impose un suivi mensuel rigoureux.

Le tableau de bord mensuel est devenu un outil indispensable. Il doit inclure tous les indicateurs clés : chiffre d’affaires, marges, charges, honoraires, et bien sûr, trésorerie disponible. Ce tableau te permet d’anticiper les difficultés, d’ajuster tes décisions rapidement, et de ne pas être pris au dépourvu.

✅ Ensuite, il faut aussi utiliser les outils technologiques à disposition, comme les étiquettes électroniques. Elles ne servent pas seulement à afficher les prix, mais peuvent t’aider à repérer en temps réel les écarts de marge, par produit ou par famille de produits. Ainsi, tu peux agir vite, par exemple en réajustant tes prix, en modifiant ton référencement, ou en lançant des promotions ciblées.

✅ Autre point crucial : ne te contente pas de te comparer à la moyenne nationale. Cette moyenne peut masquer des différences très importantes liées à la taille de l’officine, à son environnement, ou à sa clientèle.

David Syr, de Cegedim Pharma, insiste sur ce point :
« Pour piloter efficacement, il faut comparer son activité à celle de pharmacies semblables — même taille, même profil de clientèle. »

C’est uniquement en se situant dans un contexte comparable que l’on peut mesurer réellement l’impact de ses choix en matière de référencement, de politique tarifaire, et d’organisation interne.

En résumé, un suivi précis et personnalisé de sa trésorerie, allié à une veille constante sur ses marges, est la clé pour anticiper les difficultés et agir efficacement.

5. LES LEVIERS DE RENTABILITÉ À ACTIONNER

Même si le contexte économique est complexe, il ne faut pas tomber dans le pessimisme. Il existe des leviers concrets que tu peux activer dès aujourd’hui pour améliorer la rentabilité de ton officine.

Voici quatre axes prioritaires à explorer :

1. La diversification
Ne te limite pas uniquement aux médicaments. Des segments comme la santé familiale, la diététique, l’orthopédie, ou encore la cosmétique, sont en forte croissance. Ces univers attirent une clientèle plus large, souvent plus régulière, et offrent des marges intéressantes.
Investir intelligemment dans ces rayons peut vraiment faire la différence.

2. Le développement des services
Les services rémunérateurs ne manquent pas et ils répondent à un vrai besoin de santé publique : vaccination, tests rapides d’orientation diagnostique (TROD), dépistage colorectal, téléconsultation, entretiens pharmaceutiques…
Ces actes valorisent ta pharmacie comme un acteur de santé de proximité, tout en augmentant tes revenus. C’est gagnant-gagnant.

3. L’optimisation des ressources humaines
Le personnel, c’est la clé. Il faut former régulièrement tes équipes, mieux planifier les horaires en fonction de l’activité, et surtout déléguer intelligemment.
Cela permet de réduire la pression sur les titulaires, d’améliorer la qualité du service, et de contenir les charges de personnel sans sacrifier la performance.

4. La maîtrise des achats
Enfin, bien acheter, c’est essentiel. Il faut suivre de près ta marge brute, repérer les produits qui tournent vite et qui ont une bonne marge, et prioriser leur approvisionnement.
Une gestion fine des stocks et des commandes peut libérer de la trésorerie et éviter les ruptures, tout en maximisant la rentabilité.

Bref, ces leviers ne sont pas théoriques : ils sont à la portée de tous, et peuvent transformer la dynamique économique de ton officine.

6. DES FERMETURES QUI S’ACCÉLÈRENT

Malheureusement, malgré ces efforts, la réalité est rude. En 2024, 290 pharmacies ont fermé leurs portes. Et ce qui est encore plus alarmant, c’est que 60 % de ces officines ont fermé sans reprise.

Ce sont principalement les petites structures situées en zones rurales qui disparaissent.

  • 44 % d’entre elles réalisaient moins de 500 000 € de chiffre d’affaires,
  • 25 % entre 1 et 2 millions d’euros.

Cette tendance n’est pas qu’un simple chiffre économique : elle représente une menace directe pour l’accès aux soins, surtout dans les territoires où la pharmacie est souvent le premier point de contact avec le système de santé.

C’est un signal d’alerte fort qui nous rappelle l’importance d’agir, non seulement pour la pérennité des officines, mais aussi pour garantir un service de santé de proximité à tous.

Conclusion

La trésorerie n’est pas simplement une question de chiffres ou de comptabilité : elle est au cœur de la stratégie de votre officine. Dans un contexte où le métier de pharmacien d’officine évolue rapidement, où les charges augmentent et où les modèles économiques se complexifient, il est essentiel de disposer d’outils précis et d’indicateurs fiables pour anticiper, décider et sécuriser l’avenir de votre officine.

Cette formation vous a permis de :

  • Comprendre pourquoi le chiffre d’affaires seul ne suffit pas pour évaluer la santé financière de votre officine.
  • Identifier les indicateurs financiers clés qui permettent de suivre la trésorerie au quotidien et d’anticiper les tensions.
  • Découvrir des leviers concrets pour améliorer votre rentabilité, optimiser vos coûts, diversifier vos revenus et gagner en liberté entrepreneuriale.

Piloter sa trésorerie devient ainsi un acte stratégique, un véritable levier pour prendre des décisions éclairées, renforcer la stabilité économique de l’officine et construire l’organisation qui correspond à votre vision.

En conclusion : maîtriser sa trésorerie, c’est renforcer sa capacité à entreprendre, à innover et à développer une officine durable, tout en préservant votre rôle central de pharmacien de proximité et acteur de santé.

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