Formation / Soins primaires Qui décide demain

Réforme de l’exercice infirmier et implications pour l’officine

Bienvenue dans ce module de formation consacré à un changement majeur dans l’organisation des soins de ville : la récente réforme de l’exercice infirmier et ses impacts pour les pharmaciens.

Ce module vous propose de prendre du recul et d’observer un phénomène crucial pour le futur de nos officines : les transformations en cours chez nos collègues infirmiers. Le 19 juin 2025, le Parlement français a adopté à l’unanimité une loi qui redéfinit en profondeur les modalités d’exercice de la profession infirmière. Cette réforme, ambitieuse et structurelle, s’est déroulée relativement discrètement, mais ses conséquences sur la coordination des soins et sur la dynamique territoriale sont considérables.

Pourquoi est-ce important pour vous, pharmacien ?
Parce que cette réforme ne concerne pas uniquement les infirmiers. Elle modifie les pratiques, les responsabilités et la répartition des tâches dans la chaîne de soins de ville, et impacte directement :

  • la coordination quotidienne avec les autres professionnels de santé,
  • l’organisation des soins et le rôle de l’officine dans le parcours patient,
  • et plus largement, la stratégie de développement et de positionnement de votre officine au sein du territoire.

Au cours de ce module, nous analyserons :

  1. Les principaux changements introduits par la réforme, leur logique et leur portée pour les infirmiers.
  2. Les implications directes pour l’officine, en termes de coordination, de missions complémentaires et de sécurisation des parcours patients.
  3. Les opportunités et défis pour le pharmacien, afin de tirer parti de cette réforme pour renforcer le rôle de l’officine dans le soin de proximité.

L’objectif est de vous fournir une lecture claire, structurée et opérationnelle de cette réforme, afin que vous puissiez adapter vos pratiques, anticiper les évolutions du terrain et identifier des leviers concrets pour continuer à offrir un service de qualité tout en consolidant votre position professionnelle.

En levant la tête de l’ordonnancier, ce module vous invite à penser votre officine dans un écosystème de soins élargi, à comprendre les interactions entre professions et à agir de manière stratégique face à ces transformations.

🧩 Une loi passée (presque) inaperçue… mais aux effets systémiques

Ce texte est passé sous les radars. Peu de débats dans les médias. Peu de mobilisation syndicale. Peu d’agitation dans les cercles professionnels, y compris chez nous. Et pourtant…

Ce que cette réforme engage, ce n’est pas juste un changement d’organisation ou de périmètre de compétences. C’est un changement de paradigme. Un rééquilibrage du système de santé autour de nouveaux acteurs référents, à commencer par l’infirmier.

📜 Le cœur du texte ? La modification de l’article L.4311-1 du Code de la santé publique. Dit comme ça, ça a l’air technique, presque anodin.

Mais en réalité, on revoit le point d’entrée même du soin de premier recours :

  • L’infirmier pourra désormais poser un diagnostic infirmier, autonome.
  • Il pourra prescrire des examens et des produits de santé dans un cadre élargi.
  • Il aura la possibilité de réaliser des consultations en propre, c’est-à-dire sans validation préalable d’un médecin.

Bref, on sort d’un modèle exclusivement médicalisé du parcours de soins pour reconnaître aux infirmiers un rôle de premier recours à part entière, aux côtés – ou parfois en amont – du médecin.

C’est un tournant historique pour les 640 000 infirmiers en exercice en France. Et pour les 100 000 étudiants actuellement en formation, c’est la promesse d’un métier plus attractif, plus autonome, plus reconnu.

Mais, et c’est tout l’objet de cet épisode, quelles conséquences pour nous, pharmaciens ?
Allons-nous être relégués à la périphérie de ce nouveau parcours de soins ?
Ou au contraire, cette réforme peut-elle être l’occasion de redéfinir notre rôle, de nous repositionner dans une logique de coopération renforcée, au cœur de la coordination de ville ?

🎯 Ce que je vous propose aujourd’hui, c’est un décryptage à trois niveaux :

  1. D’abord, comprendre ce que dit vraiment la loi – au-delà des titres de presse.
  2. Ensuite, identifier ce que cela change dans l’écosystème territorial et dans la répartition des rôles.
  3. Et enfin, réfléchir ensemble à la manière d’en faire une opportunité pour notre exercice officinal.

🚀 Car être Pharmapreneur, ce n’est pas seulement délivrer des médicaments : c’est comprendre son environnement, anticiper les transformations, et agir comme un acteur de santé publique à part entière, innovant, engagé, ancré dans son territoire.

Alors, prêt(e)s à décrypter ce séisme silencieux ?
C’est parti.

🚦Une montée en responsabilité et une redéfinition des rôles

La réforme de l’exercice infirmier redéfinit profondément les contours d’un métier longtemps considéré comme un prolongement du geste médical. Aujourd’hui, les six missions socles qui structurent ce nouveau cadre vont bien au-delà de l’exécution de prescriptions.

On y retrouve :

  • Les soins à tous les niveaux, qu’ils soient préventifs, curatifs, palliatifs ou réadaptatifs, avec une approche plus globale, centrée sur les besoins réels du patient plutôt que sur les logiques hospitalo-centrées.
  • La coordination et l’orientation dans le parcours de soins, un point névralgique face à la complexité croissante du système de santé, notamment en zones sous-dotées.
  • La participation active aux soins de premier recours, ce qui rapproche encore davantage les infirmiers des pratiques de ville, en lien avec les médecins traitants, les pharmaciens, les assistants sociaux.
  • L’éducation thérapeutique et la prévention, deux piliers qui résonnent tout particulièrement avec la mission de santé publique que porte aussi le pharmacien.
  • La formation initiale et continue, élément crucial pour asseoir la légitimité de ces nouvelles responsabilités.
  • Et enfin, l’intégration des données probantes et de la recherche, signe d’un virage vers une profession plus réflexive, plus scientifique, à l’image des standards internationaux.

On assiste donc à une vraie mue : d’un rôle exécutant à celui de référent de parcours, souvent en autonomie élargie, notamment dans des territoires où le médecin devient une ressource rare. Les infirmiers deviennent les piliers de l’accès aux soins de proximité.

👉 Et cela interpelle directement notre rôle de pharmaciens. Car nous sommes, nous aussi, fortement mobilisés dans la prévention, l’accompagnement thérapeutique, et la coordination des soins. Pensons au pharmacien correspondant, aux bilans partagés de médication, aux entretiens AVK, diabète, asthme… On voit bien que les frontières s’estompent et que la clé, ce n’est pas la concurrence, mais l’interprofessionnalité intelligente.

Ce changement de paradigme chez les infirmiers agit comme un miroir : il nous invite à clarifier notre propre rôle, à revendiquer nos expertises, à renforcer nos collaborations. Si les rôles changent, les équilibres professionnels aussi.

⚙️ Pratique avancée infirmière : de l’expérimentation à la structuration

Lancée en 2018 dans une relative discrétion, la pratique avancée infirmière (PAI) s’extirpe aujourd’hui du statut d’expérimentation pour devenir un pilier reconnu de l’organisation des soins.

Et les nouveautés sont majeures.

  • Les infirmiers spécialisés (Ibode, Iade, puéricultrices…) accèdent désormais à la pratique avancée avec des modalités d’exercice spécifiques, ce qui permet une reconnaissance plus fine de leurs compétences.
  • Les lieux d’exercice s’élargissent : crèches, PMI, établissements scolaires, santé au travail… La pratique infirmière sort de ses murs classiques pour se rapprocher du quotidien des populations.
  • Autre avancée de poids : les infirmiers de l’Éducation nationale obtiennent le statut de spécialité reconnue niveau 7 (master). Ce n’est pas anodin. On leur reconnaît désormais une légitimité comparable à celle de nombreux professionnels paramédicaux européens.

👉 Là encore, le mot-clé est autonomie. Et cette autonomie reconnue n’est pas seulement une évolution statutaire : c’est une redistribution des cartes dans l’ensemble du paysage de la santé.

Pour les pharmaciens, cela signifie que les interfaces de coopération se multiplient, mais aussi que les équilibres relationnels évoluent. Il ne s’agit plus seulement de transmettre une information à l’infirmier, mais de construire ensemble une réponse coordonnée, en s’appuyant sur des référents complémentaires.

Autrement dit, la structuration de la pratique avancée nous pousse à imaginer de nouveaux modèles de travail partagé : pourquoi pas des binômes pharmaciens-infirmiers en soins non programmés, en suivi de patients chroniques, en actions de prévention ciblées ? Pourquoi ne pas intégrer des infirmiers en pratique avancée dans les MSP avec une fonction pivot entre le médecin et le pharmacien ?

🔍 Pour nous, pharmaciens, ce contexte est porteur d’opportunités. Mais à condition de sortir d’une logique de cloisonnement et de prendre notre part dans les dynamiques de structuration interprofessionnelle. Car si les infirmiers avancent, c’est aussi parce qu’ils se sont organisés collectivement pour peser dans les négociations. C’est un modèle dont nous pourrions, nous aussi, nous inspirer.

🕹️ Permanence des soins, prescription, accès direct : le champ des tensions

Avec cette réforme, un glissement s’opère dans le système de soins : les infirmiers prennent une place centrale dans la réponse aux tensions territoriales, aux déserts médicaux, à la désorganisation de la permanence des soins.

Traditionnellement, cette permanence des soins – les gardes, les soins non programmés, la réponse en horaires décalés – relevait quasi exclusivement des médecins généralistes. Or, aujourd’hui, les infirmiers y sont officiellement associés. Ils deviennent des acteurs visibles, identifiés, attendus dans les dispositifs de réponse rapide.

C’est un basculement silencieux mais stratégique.

Autre évolution majeure : l’expérimentation de l’accès direct à l’infirmier, sans passer par un médecin. Cinq départements testent ce modèle pendant trois ans. Pour le patient, c’est un gain d’accessibilité considérable. Il pourra, selon certains motifs, consulter directement un infirmier pour un acte ou un suivi, sans prescription préalable.

Et si cela fonctionne – si les patients s’y retrouvent, si les délais se raccourcissent, si les coûts sont maîtrisés – cela préfigure un changement systémique : l’entrée dans le soin devient plurielle. Ce ne sera plus uniquement le cabinet médical qui fera foi, mais un éventail de points d’accès, dont l’infirmier… et, potentiellement, le pharmacien.

👉 Pour les pharmaciens d’officine, cette évolution n’est pas neutre. Car si les patients accèdent directement à un infirmier pour certains soins ou suivis, la coordination en amont et en aval devient cruciale.

Nous devrons repenser nos pratiques de façon plus collaborative :

  • Qui assure le relais d’information ?
  • Qui actualise les traitements dans le dossier pharmaceutique ?
  • Comment éviter les redondances ou les oublis entre une prescription infirmière et un renouvellement au comptoir ?
  • Et surtout, comment structurer la relation entre officine et infirmiers en exercice coordonné (MSP, CPTS, HAD, etc.) ?

🧠 Cette réforme accélère une mutation de fond : l’exercice isolé devient l’exception. La coordination devient la norme. Et cette coordination sera fluide… ou source de tensions, si elle n’est pas anticipée.

🧭 Et les pharmaciens dans tout cela ?

C’est LA question que cette réforme soulève sans vraiment y répondre.

Dans le texte de loi, les pharmaciens ne sont pas explicitement mentionnés. Pourtant, l’impact sur notre exercice est considérable. Si les infirmiers peuvent prescrire, orienter, suivre, éduquer, référer… alors notre rôle dans ce parcours évolue mécaniquement.

Nous sommes déjà impliqués dans :

  • L’éducation thérapeutique : entretien AVK, BPCO, asthme, diabète…
  • La prévention : vaccination, dépistage, entretiens patients fragiles.
  • La coordination : bilans partagés, lien avec les équipes de soins primaires, prise en charge médicamenteuse à domicile.

Mais désormais, il va falloir aller plus loin. Cette réforme appelle à une co-construction interprofessionnelle autour de questions très concrètes :

  • Qui fait quoi dans le suivi d’un patient chronique à domicile ?
  • Qui coordonne les traitements ? L’ajustement posologique ?
  • Quelle articulation entre consultation infirmière, prescription médicale, et délivrance pharmaceutique ?
  • Et surtout : comment partager la donnée ? Dans quels outils ? Avec quelles garanties de sécurité, de lisibilité, d’utilité clinique ?

👉 Le vrai défi, ce n’est pas l’autorité, c’est la lisibilité du parcours pour le patient. Et pour cela, nous devons faire en sorte que nos logiciels, nos messageries, nos dispositifs de coordination soient interopérables. Il faut que le pharmacien ait accès aux informations clés de l’infirmier, et vice versa.

Et cela suppose des choix :

  • Des outils numériques adaptés, compatibles entre nous.
  • Des protocoles communs, au sein des MSP, CPTS, ou même dans une logique de binômes officine-infirmier libéral.
  • Une culture commune de la coordination, qui ne se décrète pas, mais se construit.

🎯 Au fond, cette réforme ne nous marginalise pas. Elle nous pousse à sortir de notre silo, à valoriser notre expertise dans la chaîne du soin, et à devenir, nous aussi, des acteurs du pilotage du parcours de santé.

💶 Des compétences élargies, mais une revalorisation encore floue

C’est le grand paradoxe de cette réforme.

D’un côté, on élargit considérablement le champ des compétences infirmières : coordination, orientation, prescription, éducation thérapeutique… avec une reconnaissance statutaire renforcée. On parle même de niveau master, de spécialités reconnues, d’autonomie clinique.

Mais de l’autre, la revalorisation financière n’est pas au rendez-vous. La loi prévoit une négociation « ultérieure » sur la rémunération de ces nouvelles responsabilités… mais aucune enveloppe budgétaire n’a encore été définie.

Autrement dit, on confie plus, on attend plus, mais on ne paie pas plus.

Le financement ? Il est conditionné à une hypothétique hausse de la fiscalité sur le tabac. Autant dire que cette réforme repose sur un modèle économique incertain, fragile, et potentiellement source de désillusion sur le terrain.

Et c’est là tout le nœud du problème :
🧭 Un professionnel autonome, compétent, formé… doit aussi être reconnu financièrement et institutionnellement. Sinon, la promesse d’attractivité s’effondre.

🎯 Pour les pharmaciens, ce débat n’est pas anecdotique. Il est révélateur d’une logique plus large :
👉 Nos compétences (vaccination, dépistage, entretiens pharmaceutiques) se sont aussi élargies… mais la rémunération, elle, reste à la traîne.
👉 Les actes cliniques que nous développons restent souvent mal identifiés, sous-rémunérés, ou hors nomenclature.

Il y a donc un enjeu commun, infirmiers et pharmaciens réunis : faire reconnaître la valeur de nos actes dans une logique de santé publique. Cela passera par des forfaits, des financements à la coordination, des modèles hybrides de rémunération intégrant la qualité du service rendu. Et pour cela, il faut un front uni des professions de santé de ville.

📌 Vers une gouvernance territoriale partagée ?

Au fond, plus que les actes, les prescriptions ou les statuts, ce sont les équilibres de gouvernance locale qui vont devoir changer.

Car si les infirmiers deviennent des acteurs autonomes, si les pharmaciens développent leurs missions de santé publique, si les médecins recentrent leur activité sur les cas complexes… alors personne ne peut plus prétendre diriger seul le parcours de soins.

C’est une réalité : la coordination ne peut plus être verticale. Elle doit être horizontale, pluriprofessionnelle, territoriale.

Et c’est ici que la notion de gouvernance partagée prend tout son sens :

  • Dans les CPTS, où se construisent les projets de santé.
  • Dans les MSP, où se mutualisent les compétences et les outils.
  • Dans les DAC, où se gèrent les situations complexes.
  • Et même dans les groupements de soins non programmés, où les rôles sont redéfinis à l’échelle locale.

💡 Le pharmacien peut – et doit – y jouer un rôle stratégique. Mais cela suppose d’être proactif. D’aller à la table des négociations. De faire entendre sa voix dans les décisions collectives.

Car aujourd’hui encore, trop souvent, nous sommes absents des lieux où se décident les choses. Or, ne pas être autour de la table, c’est risquer d’être hors-jeu.

🎙️ Être Pharmapreneur, c’est aussi ça : comprendre que la pharmacie ne se joue plus uniquement entre quatre murs. Elle se joue dans les dynamiques territoriales, dans la capacité à tisser du lien, à proposer des outils, à se positionner comme partenaire pivot du soin de proximité.

Conclusion et perspectives

Réforme de l’exercice infirmier : opportunité stratégique pour l’officine

Pour conclure ce module, il est essentiel de retenir un message central : la réforme de l’exercice infirmier n’est pas une menace pour le pharmacien d’officine, mais une opportunité à saisir collectivement.

Cette loi ambitieuse redistribue les cartes du soin de ville et redéfinit les responsabilités, les interactions et la coordination entre professionnels. Elle nous invite à clarifier nos rôles, optimiser nos articulations et bâtir un système plus fluide, plus cohérent et plus lisible pour le patient.

Le pharmacien y joue un rôle clé, à trois niveaux :

  1. Expert du médicament : garant de la qualité, de la sécurité et de l’optimisation des traitements.
  2. Coordinateur de proximité : professionnel le plus accessible sur le territoire, capable de relier les différents acteurs du parcours de soins.
  3. Acteur de prévention : moteur des campagnes de santé publique et de l’accompagnement patient sur le long terme.

Pour concrétiser ce rôle et tirer pleinement parti de cette réforme, plusieurs actions sont nécessaires :

  • Former vos équipes pour anticiper et intégrer les nouvelles pratiques collaboratives.
  • Moderniser vos outils afin d’assurer une coordination efficace et sécurisée avec les autres professionnels de santé.
  • Changer de posture : passer d’une position passive à une position proactive, en participant activement à la transformation des parcours de soins.

En résumé, cette réforme n’est pas un point final : c’est le début d’un nouveau chapitre pour l’officine et la santé de proximité. Elle offre la possibilité de renforcer le rôle stratégique du pharmacien, d’améliorer la qualité des soins et de consolider la place de l’officine dans un écosystème de santé en mutation.

Le défi est collectif, mais il est à notre portée : en investissant les espaces de coordination, en nouant des alliances nouvelles et en innovant dans nos pratiques, nous pouvons écrire ensemble l’avenir de la pharmacie de demain.

Laisser un commentaire

Retour en haut

En savoir plus sur LePharmapreneur

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture