Création dérogatoire d’officines : comprendre les enjeux d’une réforme structurante
Dans un environnement officinal en constante évolution, certaines réformes viennent questionner en profondeur les équilibres historiques de la profession.
La question de la création dérogatoire d’officines, introduite dans le cadre du Projet de loi de financement de la Sécurité sociale 2025, en fait clairement partie.
Derrière ce dispositif juridique se cache en réalité un débat bien plus large : celui de l’organisation territoriale de l’offre pharmaceutique en France.
Depuis plusieurs décennies, le maillage officinal français repose sur un principe fondamental : garantir à la population un accès de proximité au médicament tout en préservant la viabilité économique des pharmacies existantes. Ce modèle, fondé sur des critères démographiques et géographiques stricts, a longtemps été considéré comme l’un des plus protecteurs et des plus efficaces d’Europe.
Or aujourd’hui, plusieurs évolutions viennent bousculer cet équilibre :
- l’évolution démographique et le vieillissement de la population,
- la transformation des territoires ruraux et périurbains,
- la raréfaction de certains professionnels de santé,
- et la nécessité croissante d’assurer une continuité des soins de proximité.
C’est dans ce contexte qu’apparaît la possibilité de créations dérogatoires d’officines, permettant, sous certaines conditions, l’ouverture de pharmacies en dehors des critères démographiques classiques.
Cette proposition a immédiatement suscité de nombreuses réactions au sein de la profession.
Certains y voient une opportunité pour répondre à des besoins territoriaux mal couverts.
D’autres redoutent une fragilisation du réseau officinal existant, déjà confronté à des tensions économiques et à une diminution progressive du nombre d’officines.
Nous sommes donc face à une question structurante pour l’avenir du modèle officinal français :
- faut-il assouplir les règles d’implantation pour répondre aux nouvelles réalités territoriales ?
- ou maintenir un cadre strict afin de préserver la stabilité économique et l’équilibre du réseau existant ?
Au cours de cette formation, nous allons analyser ce dispositif de manière méthodique et objective :
- comprendre le cadre juridique proposé dans le Projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2025,
- décrypter les arguments des différentes parties prenantes,
- identifier les impacts potentiels pour les titulaires, les adjoints et les porteurs de projets,
- et enfin réfléchir aux conséquences possibles pour l’organisation future du réseau officinal.
L’objectif n’est pas seulement de comprendre un texte législatif.
Il s’agit surtout de prendre du recul sur une réforme qui pourrait redessiner durablement la carte officinale française et influencer les stratégies d’installation, de transmission et de développement des pharmacies dans les années à venir.
1. CONTEXTE – Pourquoi parle-t-on de création dérogatoire ?
Pour bien comprendre la polémique actuelle, il faut remonter au cadre historique de la création d’officine.
Depuis plusieurs décennies, ce cadre est l’un des piliers de l’organisation du réseau officinal français.
📌 Le principe fondateur : le ratio 1 pharmacie / 2 500 habitants
Ce fameux seuil démographique sert à éviter deux dérives :
- une concurrence excessive, qui fragiliserait les pharmacies existantes,
- une désertification pharmaceutique, en garantissant un maillage cohérent du territoire.
Le système fonctionne comme un “thermostat” territorial qui équilibre l’offre et la demande.
Et jusqu’à aujourd’hui, il a permis à la France d’avoir l’un des réseaux officinaux les plus denses d’Europe.
Mais… le terrain évolue. Et vite.
📉 1. La désertification médicale
De plus en plus de territoires perdent leurs médecins, leurs spécialistes, parfois leurs infirmiers libéraux.
Dans certains villages, la pharmacie devient le dernier acteur de santé présent toute la semaine.
Cette désertification pousse les élus locaux à réclamer une officine comme on réclame un médecin :
📍 c’est un marqueur de vie, de service public, et de sécurité sanitaire.
👵 2. Le vieillissement accéléré de la population
Certaines communes, autrefois trop petites pour justifier une officine, voient aujourd’hui leur proportion de seniors augmenter fortement.
Et qui dit vieillissement dit :
- plus de pathologies chroniques,
- plus de dépendance,
- plus de besoins de proximité,
- plus de livraisons à domicile.
Une officine peut changer la vie de centaines de personnes.
🏚️ 3. Les fermetures d’officines rurales
Le réseau se contracte : environ 250 à 300 pharmacies disparaissent chaque année, souvent en zone rurale.
Elles ferment faute :
- de repreneurs,
- de rentabilité,
- d’attractivité territoriale,
- ou de présence médicale.
Le risque : créer des zones blanches pharmaceutiques.
⛔ 4. Accès difficile aux soins non programmés
Les pharmacies deviennent un point d’accès privilégié pour :
- les tests,
- certains dépistages,
- la vaccination,
- les soins non programmés,
- les premiers conseils.
Mais sans officine proche… plus rien.
💉 5. De nouveaux rôles cliniques confiés aux pharmaciens
Les missions s’élargissent chaque année :
vaccination, triage, bilans, accompagnements thérapeutiques, dépistages, consultations protocolées…
Une officine n’est plus seulement un lieu de dispensation :
c’est un acteur de première ligne dans le parcours de soins.
➡️ Face à tout cela : pression politique pour assouplir la règle
Pour répondre à ces évolutions, plusieurs députés – notamment implantés en zones rurales – ont proposé d’assouplir les règles démographiques, via le PLFSS 2025, pour permettre l’ouverture d’officines dans des communes aujourd’hui non éligibles.
L’idée : ne plus laisser les territoires dépendre d’un seuil de 2 500 habitants parfois déconnecté de la réalité locale.
Mais cette mesure, présentée comme une bouffée d’air pour certains territoires, a immédiatement déclenché :
🔥 un séisme syndical,
🔥 une levée de boucliers,
🔥 une profonde inquiétude dans le réseau.
Pourquoi ?
Parce que toucher aux conditions de création, c’est toucher à l’équilibre économique et territorial de toute la profession.
Et c’est ce que nous allons explorer dans les prochains chapitres.
2. LA POSITION DES SYNDICATS : un « non » catégorique
Les syndicats représentatifs de la profession – FSPF, USPO, AFP, et même certains groupements d’officines – ont réagi avec une rare unanimité.
Ils ont publié une déclaration commune dénonçant la mesure comme « la voie de la déraison ».
Pour eux, cette création dérogatoire n’est ni adaptée, ni opportune, ni réaliste au regard de l’état actuel du réseau officinal.
Décryptons leurs arguments, point par point.
1. Une pénurie de pharmaciens déjà critique
C’est l’argument phare, celui qui revient en boucle dans toutes les prises de position.
Le réseau officinal traverse une pénurie historique :
- des centaines de postes d’adjoints non pourvus, parfois pendant plusieurs mois ;
- des préparateurs introuvables, malgré les campagnes de promotion du métier ;
- des équipes épuisées, usées par les nouvelles missions, la pression opérationnelle, les gardes, les arrêts maladie, et un recrutement devenu quasi impossible.
Dans ce contexte, créer de nouvelles officines reviendrait – selon les syndicats – à
ouvrir plus de boutiques sans augmenter le nombre d’artisans.
En clair :
👉 on multiplie les structures, mais pas les professionnels nécessaires pour les faire tourner.
Pour certains représentants, c’est même un risque de déstructuration du réseau par dilution des ressources humaines.
2. Risque de cannibalisation du réseau existant
Deuxième argument puissant : la fragilisation économique des officines déjà installées.
Dans de nombreuses communes, ouvrir une nouvelle officine à quelques kilomètres peut provoquer :
- une baisse brutale et durable du chiffre d’affaires,
- une baisse du flux ordonnances,
- une précarisation économique, parfois irréversible,
- un risque accru de liquidation, voire de dépôt de bilan.
Et cet effet peut rapidement devenir un effet domino :
📉 une nouvelle officine →
📉 une ancienne s’affaiblit →
📉 perte de services aux habitants →
⛔ fermeture →
→ territoire encore plus fragilisé qu’avant.
Ce scénario est particulièrement redouté dans les zones semi-rurales où le marché est juste suffisant pour une officine… mais pas pour deux.
3. Une logique économique bancale
Les syndicats rappellent une évidence :
plus d’officines ne signifie pas plus de besoins en santé.
Le nombre de traitements chroniques, la démographie locale, les besoins réels… rien ne change juste parce qu’on crée une officine de plus.
Dans certaines zones, le seuil de rentabilité est déjà juste.
Ajouter une structure supplémentaire, c’est prendre le risque :
- d’avoir deux officines qui survivent difficilement au lieu d’une seule solide,
- de déstabiliser le maillage existant,
- de créer des tensions de trésorerie dangereuses.
En bref : un calcul économique qui, selon eux, ne tient pas la route.
4. Une concurrence jugée déloyale
Dernier axe, et non des moindres : la question de l’équité entre pharmaciens.
Les officines actuelles ont été créées en respectant les règles,
parfois après des années d’attente pour atteindre le seuil nécessaire.
Voir une officine s’implanter “en cadeau”, via dérogation, dans une zone où l’on a soi-même dû patienter ou renoncer,
est vécu comme une injustice.
Selon les syndicats, cela reviendrait à :
- récompenser les territoires qui n’ont pas atteint les critères,
- pénaliser les pharmaciens respectueux du cadre,
- créer un sentiment d’arbitraire très mal vécu dans la profession.
C’est pour cela que la réaction syndicale a été si ferme, si coordonnée, et si rapide.
👉 Conclusion du point syndical
Pour les organisations professionnelles, la mesure n’est pas seulement discutable :
elle est dangereuse, inéquitable et structurante pour l’avenir du réseau.
C’est pourquoi elles ont unanimement parlé d’une mesure irrationnelle
— « une voie de la déraison ».
3. LA POSITION DES DÉPUTÉS FAVORABLES
Face à la levée de boucliers syndicale, plusieurs députés – notamment issus de territoires ruraux ou périurbains – se sont élevés pour défendre la mesure.
Leur argumentaire s’appuie, lui aussi, sur les réalités de terrain… mais vues sous un autre angle.
1. Améliorer l’accès aux soins dans les territoires oubliés
C’est leur argument central.
Dans certaines communes, on ne parle plus de désert médical,
mais de désert sanitaire complet.
Plus de médecins.
Plus de dentistes.
Parfois même plus d’infirmiers libéraux.
Dans ce contexte, une officine devient :
- un point de repère,
- un lieu d’écoute,
- un service de distribution des traitements,
- une porte d’entrée vers le système de santé.
Pour ces députés, refuser une officine à ces communes sous prétexte qu’elles n’ont pas assez d’habitants,
c’est abandonner des milliers de citoyens.
2. Répondre au vieillissement et à la dépendance
Les députés favorables rappellent que certaines communes ne progressent pas forcément en population,
mais évoluent en profil démographique.
Elles comptent aujourd’hui :
- 30, 40, parfois 50 % de seniors,
- des personnes dépendantes,
- des patients polymédiqués,
- des familles isolées.
Ces populations requièrent :
- plus de proximité,
- plus de livraisons,
- plus d’accompagnement,
- plus de conseils pharmaceutiques.
Dans ce contexte, une officine peut littéralement changer la vie locale.
3. Stabiliser le maillage pharmaceutique
Argument contre-intuitif, mais défendu avec force :
👉 parfois, créer une nouvelle officine peut éviter la fermeture d’une autre.
Comment ?
En répartissant :
- la charge,
- les gardes,
- les services,
- les flux de patients.
Dans certaines zones, une seule officine porte tout le territoire sur ses épaules.
L’arrivée d’une seconde pourrait, selon eux, renforcer la résilience locale.
4. S’adapter aux nouvelles missions du pharmacien
Les députés favorables mettent en avant l’évolution rapide du métier :
- vaccination massive,
- dépistage,
- bilans partagés de médication,
- renouvellement protocolé,
- consultations pharmaceutiques.
Pour eux, refuser une officine à un territoire alors que les pharmaciens deviennent des acteurs de première ligne,
c’est être en décalage complet avec les orientations nationales.
👉 Conclusion du point politique
Pour les députés favorables, le statu quo est impossible.
Le réseau doit évoluer avec les territoires, pas avec un ratio figé dans les années 80.
Leur mot d’ordre pourrait se résumer ainsi :
« Adapter le maillage aux besoins réels, pas aux règles anciennes. »
4. UN DÉBAT QUI RÉVEILLE DES ENJEUX PROFONDS
La confrontation entre syndicats officinaux et représentants politiques ne se limite pas à une discussion technique sur les dérogations d’ouverture. Elle met au jour un ensemble d’enjeux beaucoup plus vastes, presque philosophiques, sur la place de la pharmacie dans le système de santé français et sur le modèle que l’on souhaite pour les prochaines décennies.
1. La pharmacie : un commerce ou un service public ?
Tout le monde s’accorde sur un point : l’officine n’est pas un commerce ordinaire.
Elle délivre des médicaments, encadre leur usage, détecte des risques, accompagne les patients chroniques, gère des missions de santé publique… bref, elle porte une responsabilité essentielle pour la population.
Mais cette évidence soulève immédiatement une tension :
- Si la pharmacie est un service public, faut-il la protéger comme tel, avec des règles strictes, une régulation forte, un encadrement national ?
- Si elle est aussi une entreprise, faut-il lui permettre plus d’agilité, d’adaptation territoriale, d’initiatives locales ?
La question n’est pas théorique : elle conditionne le nombre de pharmacies, les conditions d’installation, les possibilités d’expérimentation et la capacité d’évolution du réseau.
2. Protéger la mission… ou libérer les dynamiques locales ?
Derrière ce débat se dessinent deux visions presque opposées :
🛡️ Vision 1 : La protection du réseau
- Maintenir un cadre strict pour éviter la concurrence destructrice.
- Préserver un équilibre économique fragile, surtout dans les petites officines.
- Garantir une homogénéité nationale : partout en France, un service minimum sécurisé.
- Rester vigilant face à toute dérégulation qui pourrait fragiliser la qualité ou la continuité du service.
⚙️ Vision 2 : L’adaptation territoriale
- Donner plus de liberté aux communes qui manquent de services de proximité.
- Autoriser des solutions locales là où les règles nationales sont trop rigides.
- Permettre l’innovation, l’expérimentation, l’évolution des pratiques.
- Considérer l’officine comme un levier de revitalisation des territoires ruraux.
Ces deux visions répondent à des enjeux différents, mais toutes deux sont légitimes : l’une protège, l’autre adapte. Et l’équilibre entre les deux est difficile à trouver.
3. Quel maillage pharmaceutique pour demain ?
Au cœur du débat se trouve la question stratégique du maillage.
Les élus favorables aux dérogations défendent l’idée que certains territoires sont tellement en souffrance qu’il faut assouplir les règles, quitte à bousculer le modèle traditionnel.
Les syndicats rétorquent que le problème n’est pas le nombre d’officines, mais plutôt :
- la répartition de la population,
- la pénurie de professionnels,
- et la dérive économique qui menace déjà beaucoup d’établissements.
En réalité, la véritable question est peut-être celle-ci :
➡️ Faut-il multiplier les points d’accès aux soins… ou consolider les structures existantes pour garantir leur robustesse ?
Autrement dit :
- davantage d’officines, au risque de fragiliser l’équilibre actuel,
ou - moins d’officines mais plus résilientes, au risque d’accentuer certains déserts sanitaires ?
Le choix n’est pas simple, et il engage l’avenir du modèle officinal français.
5. IMPACTS POTENTIELS SI LA RÉFORME PASSE
Si les dispositions du PLFSS sont adoptées sans modification, plusieurs transformations majeures pourraient toucher le réseau officinal. Certaines seraient positives, d’autres plus délicates à gérer. Voici une analyse détaillée des conséquences possibles.
1. Une augmentation des projets d’ouverture dans les zones rurales
L’assouplissement des critères rendrait éligibles des communes aujourd’hui exclues :
villes de 800 à 2 400 habitants, villages en reformation démographique, communes touristiques à forte population saisonnière…
Pour beaucoup de territoires, cela représenterait :
- la réapparition d’un service de santé disparu ;
- une meilleure couverture territoriale ;
- une réduction potentielle des distances pour les populations isolées ou âgées.
Mais cela suppose aussi de pouvoir trouver les professionnels pour porter ces projets – ce qui n’est pas acquis.
2. Des déplacements de patientèle et des ajustements économiques
L’arrivée d’une nouvelle officine ne crée pas de nouveaux besoins : elle déplace une partie de la demande existante.
Conséquences possibles pour les officines déjà en place :
- baisse du chiffre d’affaires,
- réduction des marges,
- ajustements d’équipes,
- fragilisation de l’équilibre économique dans un contexte déjà tendu.
Certaines pharmacies proches d’un nouveau point de vente pourraient devoir redéfinir leur modèle, accélérer la diversification ou développer leurs missions pour maintenir leur attractivité.
3. Une reconfiguration de la concurrence locale
L’ouverture par dérogation introduit une mobilité inédite dans le marché officinal.
Jusqu’ici, les règles d’installation assuraient une forme de stabilité.
Demain, la concurrence pourrait devenir plus dynamique, avec :
- plus de mouvements stratégiques,
- plus de visibilité pour les investisseurs,
- des positions territoriales moins garanties,
- une incitation à revoir son positionnement et son offre.
Pour certains territoires, cela stimulera l’innovation ; pour d’autres, cela créera une pression économique supplémentaire.
4. Une accélération probable des regroupements et fusions
Déjà en croissance depuis dix ans, les regroupements pourraient connaître un nouveau coup d’accélérateur.
Pourquoi ?
Parce qu’une officine fragilisée par la perte de patientèle ou par la pression concurrentielle aura deux choix :
- se réinventer,
- ou fusionner pour gagner en surface, en équipe, en missions et en résilience économique.
Les cabinets de transaction anticipent déjà une hausse des demandes d’études de faisabilité si la réforme avance.
5. Une opportunité de développement des missions de santé
Paradoxalement, une nouvelle officine dans une zone en tension peut devenir un véritable moteur de santé publique.
Avec les nouvelles missions :
- vaccination (COVID, grippe, HPV…),
- dépistages (angine, cystite, diabète, risque cardio…),
- consultations pharmaceutiques,
- suivi des patients chroniques,
- coordination renforcée avec les infirmiers, médecins et CPTS,
… une pharmacie peut rapidement devenir un pôle structurant pour la commune.
Dans certains villages, une officine peut même contribuer à maintenir :
- l’infirmier libéral,
- le médecin remplaçant,
- ou un cabinet paramédical.
Autrement dit : l’ouverture peut revitaliser tout un écosystème.
Conclusion
Créations dérogatoires d’officines : un choix structurant pour l’avenir du réseau officinal
Au terme de cette analyse, il apparaît clairement que la question des créations dérogatoires d’officines dépasse largement le simple cadre administratif ou réglementaire.
Elle renvoie en réalité à une interrogation fondamentale sur l’organisation du système officinal français et sur la place que la pharmacie doit occuper dans les territoires au cours des prochaines années.
D’un côté, certains acteurs institutionnels et parlementaires défendent une approche centrée sur l’accès aux soins et l’aménagement du territoire. Leur objectif est de permettre l’implantation de nouvelles officines dans certaines zones insuffisamment couvertes, afin de renforcer la proximité du médicament et des services pharmaceutiques pour les populations.
De l’autre côté, les représentants de la profession alertent sur les conséquences potentielles d’un assouplissement des règles d’implantation :
- fragilisation économique d’officines existantes,
- multiplication de structures dans des zones déjà tendues,
- déséquilibres territoriaux nouveaux,
- et risque d’affaiblissement global d’un réseau officinal qui constitue aujourd’hui l’un des piliers du système de santé de proximité.
Entre ces deux approches se trouvent les réalités concrètes du terrain :
les pharmaciens titulaires, leurs équipes officinales, les patients, mais aussi les collectivités locales et les territoires qui dépendent fortement de la présence d’une pharmacie pour maintenir un accès rapide aux soins.
Dans ce contexte, les dispositions proposées dans le Projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2025 ne régleront pas à elles seules l’ensemble des tensions qui traversent actuellement la profession.
Elles ont néanmoins le mérite de poser une question stratégique et structurante :
Quel modèle officinal voulons-nous pour la France des dix prochaines années ?
- Un réseau fortement régulé, conçu pour préserver la stabilité économique des pharmacies existantes ?
- Ou un modèle plus flexible, capable de s’adapter rapidement aux transformations démographiques et territoriales ?
Les décisions prises aujourd’hui par les pouvoirs publics et les acteurs professionnels auront des conséquences durables sur :
- la cartographie officinale,
- les conditions d’installation des futurs titulaires,
- la viabilité économique des structures existantes,
- et, plus largement, sur l’organisation du premier recours en santé dans de nombreux territoires.
Pour les pharmaciens, comprendre ces évolutions ne relève pas seulement d’une veille réglementaire.
C’est aussi une nécessité stratégique, afin d’anticiper les transformations du réseau et d’adapter les projets professionnels et entrepreneuriaux aux nouvelles réalités du secteur.